Debout sur le pont, accoudé …

Debout sur le pont, accoudé au bastingage Arturo Piccolino tentait désespérément d’apercevoir la célèbre ville, mais c’était peine perdue, même en se hissant sur la pointe des pieds. De l’horizon composé d’immenses gratte-ciels, il n’apercevait que les pointes d’acier. Immigré italien, le visage buriné par les travaux des champs, le teint basané et les cheveux ternes, il avait, comme beaucoup d’autres, quitté son pays pour tenter sa chance, à la recherche d’une vie meilleure. Vêtu d’une chemise blanche jaunie, d’un long manteau noir, les chaussures usées et trouées aux extrémités, il faisait partie des passagers les plus pauvres du bateau. A ses pieds, un baluchon contenait ses maigres trésors, une bible, quelques billets et une photo de sa famille qui, il l’espérait, pourrait le rejoindre bientôt à Little Italy.

A l’approche de New York, il se demandait maintenant s’il avait bien fait de sacrifier des années d’économies pour payer sa traversée. Observant les visages autour de lui, il sut qu’il n’était pas le seul à se poser la question. Des hommes, des femmes et des enfants de toutes origines et classes sociales s’entassaient dans ce bateau, pleins d’espoir, en quête de richesse, de réussite ou d’asile. Néanmoins, le paquebot était moins chargé qu’au départ d’Italie. En effet, la faim et la maladie avaient emporté plusieurs voyageurs. La plupart des passagers étaient épuisés, affamés, et craignaient d’être rejetés aux portes de la ville. De plus, la tempête essuyée au cours de la traversée les avait fortement secoués.

Arturo ne faisait pas exception à la règle mais la colère et l’ambition lui revinrent, lui qui n’avait connu en Sicile qu’exploitation, pauvreté et mépris. Au cours du périple, il avait aidé et rassuré plusieurs passagers terrorisés à l’idée de faire naufrage, étonnés de trouver un si grand courage dans un si petit homme. Il était résolu à tirer un trait sur son passé et à se hisser au sommet de la pyramide sociale, quel qu’en soit le prix. De nature déterminée, il privilégiait la réflexion à la témérité. Lilliputien parmi les hommes, il aimait les défis et n’était pas monté à bord de ce navire sans atouts. Il en savait long sur « la ville qui ne dort jamais » et comptait bien y faire fortune.

Sa première épreuve n’allait pas se faire attendre. Le bateau ralentissait à mesure qu’il approchait d’Ellis Island, sous le regard indifférent de la Statue de la Liberté dont les yeux vitreux surveillaient le spectacle des va-et-vient quotidiens sur l’Hudson River, témoins de l’espoir ou de la détresse des émigrants du Nouveau Monde.

Nicolas